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La Forclusion au Nom du Père et son impact dans la psychose

Publiée le 16 mars 2012, 23:27

Dans un premier temps, j’aimerais attirer l’attention sur la notion de structure, notion importante car elle fait l’objet de deux théories qui s’opposent : les conceptions du développement, et les théories structurales. Les notions d’organisation, de structure, de sujet, de processus (psychotiques) désignent des objets théoriques différents, mais dont le statut commun est de rendre compte des mécanismes psychiques non apparents qui sont caractéristiques (et peut-être responsables) des symptômes de la psychose.
Jacques Lacan est un médecin et psychanalyste français né en 1901, mort en 1981. Afin de favoriser la bonne compréhension de sa pensée, il est important de tenir compte du courant structuraliste qui fonde sa thèse.
La raison est que ce courant implique la notion de linguistique structurale : la langue représente une découpe systématique de l'expérience (terme plus adéquat que « réalité »), ce qui signifie que chaque élément ne prend sa valeur que par cette découpe (c'est l'idée de la structure), non par un lien particulier avec ce à quoi il réfère. C'est cette structure qui importe au sujet parlant, et non l'évolution historique de la langue qu'il parle. De sa théorie, Lacan s’appuie sur trois pivots majeurs : celui du réel, de l’imaginaire, et enfin le registre du symbolique, dimension où il élabore sa conception du signifiant et du signifié. Nous verrons que ce sont les résultats de combinatoire des signifiants qui produisent le sujet. Cette théorie du symbolisme est essentielle en ce qu’elle introduit le concept de la Forclusion.
Jacques Lacan étant, à mon sens, un auteur difficile d’accès en première approche, je me suis également tournée vers différents auteurs dont Corinne Fellahian (Psychologue clinicienne) qui confirme qu’ « avec l'avènement de la théorie structurale des années 50, "c'est l'ordre signifiant qui cause le sujet en le structurant dans un processus de division qui fait advenir l'inconscient"*. Le sujet lacanien est donc divisé par le langage, barré à lui-même, soumis à l'ordre signifiant qui le détermine, hétéronome» (1).
Quant à la notion de « Forclusion », elle s’associe à celle du « rejet » (et non du refoulement qui est propre, lui, à la névrose). Le terme de « Nom du père », métaphore paternelle, épouse celui de la « Loi du père » (l’interdit, les règles, l’autorité). Entre la mère et l’enfant, la « Loi du père » joue le rôle de « l’inter-dicteur » dans le but, pour l’enfant, qu’il accède à une réalité nouvelle. La mère revêt l’important rôle de véhiculer à son enfant, par l’acte verbal, le père en tant que symbole de la figure paternelle (la fonction de nomination est aussi appelée fonction de nouage). Le « Nom du Père », constitue ce signifiant fondamental qui permet l’accès à l’enfant, au stade symbolique. Léser l’enfant de cette symbolisation c’est lui ouvrir les portes de la psychose où il cheminera dans le réel et dans l’imaginaire, pour tendre vers les hallucinations et délires psychotiques. On peut trouver la lecture d’un un exemple concret de Forclusion du Nom du Père dans l’article de Serges Granier De Cassagnac (2).
Dès le tout début de la période œdipienne, l’action (de la mère) de transmettre le « Nom du père » à son enfant est essentielle au bon développement de celui-ci, car cette symbolisation acquise donne au petit de passer de l’état d’« enfant objet complément phallique du manque de sa mère » à l’état de sujet susceptible d’avoir, ou non, le phallus, symbole de tout puissance, qui lui aurait permis de combler sa mère et d’en avoir l’exclusivité affective.
La transmission du « Nom du Père » induit ainsi la notion d’un père castrateur puisqu’il est nommé comme étant celui qui a le phallus, et celui qui s’oppose au désir primitif du petit. C’est par cette opposition paternelle que l’enfant refoulera sa pulsion pour la remplacer par un symbole. En quelque sorte, l’acquisition du « Nom du Père » donne à l’enfant de rompre sa relation duelle enfant/mère pour entrer dans la structure triangulaire de l’Œdipe, et faire ses premiers pas dans le monde du symbolisme et du langage. Inversement, et dans la pensée de Lacan toujours, l’auteur souligne dans un de ses textes: « Pour que la psychose se déclenche, il faut que le Nom-du-Père, forclos, c’est à dire jamais venu à la place de l’Autre, y soit appelé en opposition symbolique au sujet […] Ce qui a été forclos dans le symbolique apparaît dans le réel » (3). La castration revêt alors non plus une représentation symbolique, mais une menace réelle (altération du réel et de l’imaginaire). Ainsi la Forclusion du Nom du Père est la théorie lacanienne qui autorise la compréhension intime des mécanismes délirants, prolongeant le travail de Freud dans le domaine de la psychose. Par sa théorie, Lacan a démontré que le discours psychotique avait un sens, et qu'il était donc accessible à l'interprétation.
C’est dans son approche structurale que Lacan fait correspondre le modèle « forclusif » au modèle défaillant de la symbolisation de la « Loi du père ». On comprend ainsi que c’est en ce qu’elle induit la déficience du système symbolique, que la Forclusion au Nom du Père, ou Forclusion du symbolique pourrait-on dire, est déterminante dans la psychose.
Mais alors, en quoi cette carence dans la symbolisation est-elle vectrice de la psychose ? Selon Lacan le sujet psychotique est un sujet chez lequel s’est fixée une anomalie de la structure : « la psychose trouve son déterminisme dans une anomalie de la personnalité » (4) , affirme-t-il. Lacan conçoit la psychose comme un arrêt du Moi à un stade antérieur à celui de la personnalité. Accéder au monde symbolique, c’est pouvoir distinguer le signifiant du signifié, savoir reconnaître le réel de l’imaginaire.
Ainsi on comprend que la symbolisation, qui prend racine dans le refoulement originaire (renoncement au désir primitif), est essentielle à l’enfant dans son entrée, en tant qu’identité à part entière, dans le monde, et dans sa socialisation. La « Forclusion du symbolisme » contraint l’enfant à évoluer dépourvu du substitut originaire de Soi : le monde narcissique de l’enfant préœdipien ne contient pas d’Autrui, de ce fait, le Nom du Père forclos prive le sujet de substituer son désir primitif à l’acquisition du symbolisme qui l’ouvrirait à la fois à son individualité, au langage, aux autres, à son humanisation. Ainsi, la psychose s’articule autour du refoulement originaire et de la symbolisation. Le manque dans ces étapes lèse l’enfant dans son essor de Soi, laissant éclore la psychose de cette Forclusion.
Carencé dans la symbolisation et dans l’acquisition de l’identification à l’Autre (puisqu’il n’y a ni nomination de père symbolique, ni Autre), restreint à un stade narcissique, et affaiblit dans les perspectives du réel et de l’imaginaire, on peut alors dire que l’enfant, dans sa psychose, est l’objet de jouissance de sa mère.
On comprend l’importance fondamentale des rôles des deux parents pour l’enfant, dans son entrée dans l’Œdipe, afin de lui donner une structure psychique et affective qui l’aidera à être un sujet à part entière. On saisit également l’importance que revêtent la psychanalyse et les soins qu’un tel traitement peut apporter à un sujet psychotique. Une question se pose alors, c’est de savoir si « psychotique » désigne une maladie chronique et irréversible, un état transitoire, ou un individu. Dire « il a une psychose », « il présente un état psychotique » et « il est psychotique » ne procède pas de la même démarche ni n’implique les mêmes conséquences pour l’individu et la façon de le percevoir.


(1) Corinne FELLAHIAN, La psychose selon Lacan : Evolution d’un concept, Broché, Editions L'Harmattan, 2005, page 61.
*citation de Joël DOR (psychanalyste français lacanien, 1946-1999), issue de son œuvreIntroduction à la lecture de Lacan.
(2) Article issu d’internet, Serges GRANIER DE CASSAGNAC http://www.analysefreudienne.net/fr/?option=com_content&view=article&id=182:comment-ce-qui-a-ete-forclos-revient-dans-le-reel-s-granier&catid=49:2010-04-24-02-22-31&Itemid=84&lang=fr
(3) Jacques LACAN, texte tiré D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, Ecrits, Paris, édition Le Seuil, 1966, page 577.
(4) Jacques LACAN, La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1980, page 255.



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