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Quant à la nécessité pour le thérapeute d'être lui-même passé par le divan !

Publiée le 10 mars 2012, 13:04

« Etre capable de soulager la souffrance des êtres humains et d'apporter ma contribution à la connaissance pour y parvenir, était ce que je désirais depuis longtemps avec une intensité particulière » (1).
Heinrich Racker introduit là le sujet de l’analyste soucieux d’aider les autres. Mais comment, et quelles sont les motivations qui poussent l’élève analyste à vouloir exercer cette activité ?
Sigmund Freud était intimement persuadé que l’accession à la pratique de la psychanalyse ne pouvait se réaliser sans parvenir à comprendre son propre inconscient. Il expérimenta sur lui-même une méthode introspective appelée l’auto-analyse.
Cependant, l’analyse appliquée à soi-même, et basée sur l’interprétation de ses propres rêves induit des limites (objectivité fragile), c’est ce qui poussa Freud à vivement recommander que tout futur analyste suive une analyse dite didactique chez un psychanalyste qualifié. En effet, il constate rapidement que l’on ne peut pratiquer l’analyse sur d’autres personnes qu’après avoir accédé à l’investigation de son propre inconscient, et que pour ce faire, et bien que l’auto-analyse soit indispensable, mais non suffisante, il faille faire une analyse didactique.
L’école lacanienne ne prête pas la même nécessité à cette cure personnelle. Mais les freudiens maintiennent que seule une analyse didactique est réellement formatrice. Il s’agit ainsi, pour tout futur psychanalyste, de suivre auprès d’un analyste confirmé, une cure psychanalytique personnelle, dans le but qu’il soit mis en relation avec ses processus internes inconscients. Sándor Ferenczi (psychanalyste hongrois né en 1873, mort en 1933), rejoint en partie l’idée de Freud, et va jusqu’à faire de cette discipline une des règles fondamentales dans la pratique psychanalytique. Il soutient même que pour mieux maîtriser le contre-transfert relatif à ses futurs patients, l’analyste en devenir doit se connaître parfaitement. Dans une des lettre du 11 octobre 1922 de S. Ferenczi à G. Groddeck, il confie : « Je ne crois pas aux auto-analyses.
L'inconscient est assez habile pour vous induire en erreur, justement sur les points les plus importants. Un certain degré d'expression de soi-même fait partie de l'analyse, et c'est impossible quand on laisse une grande partie de ses capacités psychiques veiller en tant qu'instance critique - et c'est ce qui se passe dans l'auto-analyse, où on veut à la fois être père et fils. Des analyses partielles sont tout à fait possibles de cette façon, mais surtout pour approfondir ou élargir quelque chose de déjà connu. On ne parvient pas de cette manière à des connaissances essentiellement nouvelles sur soi-même. Il est nécessaire pour cela d'avoir la « fournaise du transfert », qui manque dans l'auto-analyse » (2). Asocialité, projection paranoïaque, projection de ses propres complexes, risque de déviation, sont les limites et les dangers que Ferenczi expose dans sa correspondance à Groddeck.
Je ne peux faire l’impasse sur un autre « partisan » de l’importance fondamentale de faire un travail sur soi lorsqu’on est amené à aider les autres, c’est le psychologue « ré-humanisant » Bruno Bettelheim. Son œuvre Un lieu où renaître m’a complètement absorbée. « Une analyse personnelle ne fournit pas obligatoirement à un individu les moyens de devenir un éducateur efficace ; elle peut parfois favoriser ce processus ou bien le retarder. Une personne entreprend ordinairement une psychanalyse en raison de quelque difficulté profonde qu’elle a rencontrée dans sa vie. Si le résultat est favorable, elle aura surmonté les obstacles qui l’empêchaient de réaliser la vie qu’elle souhaite. En outre, elle aura néanmoins acquis une compréhension plus grande de son propre inconscient et sera ainsi plus apte à comprendre celui des autres » (3).
Un peu plus loin dans cette même œuvre, il expose les exigences nécessaires au « futur aidant », à savoir le dévouement aux autres, et la capacité de se changer soi-même. Une implication sans demi-mesure, « soigner les esprits malades relève davantage de l’art que de la science car nous engageons nos sentiments les plus intimes, notre intuition et nos connaissances dans cette entreprise qui demande par ailleurs une intelligence critique - qualité fondamentale exigée par le milieu psychothérapeutique» (4), écrit-il.
Harold Searles (psychanalyste américain contemporain inspiré par les travaux de H. S. Sullivan, psychiatre et psychanalyste américain né en 1892 et mort en 1949), écrit que grâce à son analyse personnelle et à l’acquisition d’une expérience clinique, « mon sentiment d’identité est devenu [par la suite]…ma source la plus sûre d’informations concernant ce qui se passe entre le patient et moi, et ce qui se passe chez le patient. L’ « utilisation » de ces fluctuations du sentiment d’identité constitue une source fondamentale de découverte, au cours du travail avec le patient, des processus non seulement contre-transférentiels, mais aussi transférentiels… » (5).
Le thérapeute, dans sa fonction, est exposé à des dangers conséquents, aussi bonnes ses attentions soient-elles vis-à-vis de son patient. Se servir des autres pour satisfaire à ses propres besoins inconscients au détriment des besoins réels du patient est un des risques qui peut s’avérer nocif pour l’un comme pour l’autre. Or, le moyen d’éviter ce genre de menace et de protéger l’individu, cela commence, à mon sens, par une cure analytique du futur thérapeute, ainsi averti, libéré, aguerri de ses maux. Toute aussi essentielle est, selon moi, la possibilité de bénéficier d’une analyse personnelle continue et régulière, dans l’intérêt de l’analysant comme de celui de l’analysé, et dans un souci de respect de l’individu. En ce sens je rejoins pleinement l’idée de Freud qui insistait sur le fait qu’un analyste authentique devait subir une analyse en continu (l’analyse « interminable ») et accepter de se soumettre tous les cinq ans à une nouvelle tranche d’analyse pour approfondir son travail personnel. La psychanalyse du psychanalyste est à mon sens la seule véritable clef de réussite : ce travail personnel est essentiel et capital car c’est ce qui offre à l’analyste de tendre vers une gestion affinée et une maîtrise bienveillante des phénomènes de transfert et de contre-transfert. Il est donc essentiel pour l’analyste de ne pas se trouver submergé par ses propres émotions. Gérer le contre-transfert est rendu possible par l’aboutissement de la propre cure analytique de l’analyste, car celle-ci aura permis de mettre à jour ses résistances et conflits inconscients. Lorsqu’elle est surmontée, la position contre-transférentielle peut être envisagée comme un outil favorisant l’écoute (de ce que le patient veut dire plus que l’écoute de ce qu’il dit) et l’empathie.
Il me semble aussi important de ne pas oublier que l’on ne fait pas un métier « par hasard », « le psychothérapeute en particulier doit avoir compris une bonne fois que les infections psychiques, même s’il estime qu’il s’en passerait bien, sont au fond des phénomènes accompagnant nécessairement son travail, faisant partie du destin, et correspondant donc aux dispositions naturelles de sa vie. Une telle vision signifie du même coup pour lui l’attitude juste à l’égard du patient. Il se sent alors personnellement concerné par le patient, ce qui crée la base la plus favorable pour le traitement » (6).
J’aimerais souligner un point qui me tient à cœur compte tenu de l’exemple relaté ci-dessus : deux notions (souvent confondues) se sont précocement imposées à moi ; il s’agit de la sensibilité et de la sensiblerie, fonctions n’induisant pas les mêmes conséquences. À mes yeux, la sensiblerie ne repose sur rien de sérieux ou de durable. Éminemment émotionnelle, superficielle, passagère, sans assises pour fixer son choix, elle prétend fournir une réponse aux problèmes que pose l’existence, alors qu’en réalité elle ne leur apporte aucune solution réfléchie, raisonnée.
Dans le cadre de la cure analytique, faire preuve de sensiblerie nourrit le caractère problématique du patient, voire le complait dans sa souffrance. Il y a des risques que ce « sentimentalisme » soit nocif et malsain, pour l’analysant comme pour l’analysé. En revanche, la sensibilité comporte un jugement plus sûr des choses et la faculté de discerner et d’apprécier la richesse d’une image ou d’une situation exposée par exemple. Si le thérapeute fait preuve de sensibilité à l’égard de son patient, on peut alors parler d’empathie (notons que la notion d'empathie n'implique pas en elle-même l'idée du partage des mêmes sentiments et émotions).
Au cours de ma propre cure analytique, est né un espoir, celui qui me fait vérifier que de chaque souffrance peut naître une force intérieure, une richesse. Mon parcours m’en rend témoin. C'est parce qu'il a réussi à se comprendre lui-même sans se juger ni culpabiliser que l’élève analysant sera capable de comprendre celui qu'il aidera, sans le juger.
Comprendre ses propres comportements, se les expliquer à soi-même, c'est forger la clé qui ouvrira la serrure de sa possible évolution. A partir de cette compréhension, de cette préhension de lui-même, tout futur analysant va pouvoir se prendre lui-même en charge et devenir peu à peu moins dépendant du comportement des patients, devenir plus autonome, c'est à dire plus apte à aider.
Enfin je terminerais par un rappel de Jung quant à la nécessité pour le thérapeute d’être lui-même réparé de ses blessures pour guérir l’autre, réflexion complétée par Ferenczi qui développe ainsi : « Le meilleur analyste c'est un patient guéri. Tout autre candidat analyste devrait d'abord être rendu malade, ensuite guéri et averti » (citation issue du Journal clinique).


(1) Heinrich RACKER, Transfert et contre-transfert, Études sur la technique psychanalytique, Césura Lyon Edition, 2000, préface.
(2) S. FERENCZI, Correspondances (1921-1923), Paris, Payot, 1982, p. 71
(3) Bruno BETTELHEIM, Un lieu où renaître, Robert Laffont, 1975, p. 484
(4) Bruno BETTELHEIM, Un lieu où renaître, Robert Laffont, 1975, p. 349
(5) Harold SEARLES, Le contre-transfert, Gallimard, 1981, p. 252
(6) Carl Gustav JUNG, Psychologie du transfert, Albin Michel, 1980, p. 30



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