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Bruno Bettelheim et l’Ecole Orthogénique...

Publiée le 11 mars 2012, 13:42

« Ré-humanisante » est le terme, selon moi, qui m’a de loin le plus touchée pour qualifier la pensée de Bettelheim. Alors encore une fois, si on parcourt l’histoire de vie de cet exceptionnel psychologue, on se rend compte qu’il y a peu de place au hasard. L’histoire de sa vie, ses expériences et ses œuvres bouleversantes (riches d’exemples concrets de cas comme Lucille, Tom, Laurie, Hank, Frank, Marcia, Joe, George et tant d’autres) ne peuvent que susciter la curiosité, l’envie de savoir, de comprendre l’homme « en profondeur » qu’il était. Le poids d’une vie est un ouvrage poignant qui témoigne de la vie de celui qui s'est passionné pour celle des autres. Bruno Bettelheim est né à Vienne en 1903, il se suicidera en 1990. Deux blessures indélébiles marqueront cet homme : la première, c’est celle d’une enfance traumatisée, le regard déçu et frustré de sa mère par la « laideur » de son fils, la maladie « honteuse » et inéluctable de son père, une sœur « rivale », sa propre fragilité physique qui fera de lui un enfant renfermé, sa perspective précoce de la responsabilité de soutien de famille, les tourments de l’adolescence, autant de causes à l’origine de la profonde tristesse et du pessimisme du jeune homme. Sa souffrance sera adoucie d’une part par la lecture de livres (« expériences libératrices » selon lui) qui l’inciteront à donner sens à sa vie, et d’autre part par l’intérêt de la psychanalyse qui stimulera sa recherche du sens à donner.
La seconde blessure, c’est l’épreuve des camps de concentration qui décuplera son auto-analyse et sa volonté de donner sens à sa vie et aux événements, avant de lui ouvrir la porte d’une existence plus apaisante. La lecture des essais et ouvrages de Bruno Bettelheim permet d’appréhender ce vers quoi il s’est destiné, sa personnalité, ses idées, son travail et son action. Il passa son doctorat en psychologie à l'université de Vienne en 1938. Les nazis le détiendront pendant deux ans (1938-1939) dans les camps de Dachau et de Buchenwald. Puis il émigra aux Etats-Unis dès sa libération. Bettelheim enseigna la psychologie au Rockford Collège, en Illinois (1942-1944), et la psychologie de l'éducation à l'université de Chicago, où il dirigea également (pendant presque trente ans) l'institut orthogénique Sonia-Shankman pour le traitement des enfants psychotiques. Bien que son œuvre soit marquée par la théorie psychanalytique de Freud, Bruno Bettelheim s’est fortement inspiré du pédagogue et philosophe John Dewey, Maria Montessori et des psychanalystes August Aichhorn, Anna Freud, Erik Erikson. Bettelheim a bouleversé la compréhension des relations entre parents et enfants en y introduisant la psychanalyse. De ses difficiles expériences concentrationnaires (Le cœur conscient témoigne de cette volonté de survie qu’il s’est forgé), Bettelheim dégage l’idée que si un environnement organisé pour détruire la personnalité y parvient, l'inverse devrait être possible : reconstruire l'homme par un environnement totalement « positif » ; voilà l’idée maîtresse qui donna naissance à l’école orthogénique de l’université de Chicago où Bettelheim se fît « père adoptif » d’une quarantaine d’enfants difficiles. Tant pédagogue qu’éducateur, il écrit de nombreux ouvrages absolument captivants, dévoilant la structure institutionnelle ordonnée qu’il a mis en place, en associant l’observation des événements à leur interprétation psychanalytique. Autant dire une implication totale, tant pour les éducateurs qu’en faveur des enfants. Le personnel éducatif et enseignant (constituant l’essentiel de l’encadrement de l’École orthogénique) en apprend autant sur lui-même que sur les enfants avec qui il travaille. Ce que Bettelheim exigeait des adultes au cours des réunions quotidiennes, c’est bien de prendre conscience de leurs propres problèmes et de leur quête. Pour lui, on ne soigne pas avec des idées mais au travers de ses propres déviances psychiques. Les enfants les plus perturbés sont avant tout réceptifs à l’inconscient de ses interlocuteurs. L’application de ces principes, Bettelheim y veilla notamment grâce à son omniprésence. Assurant deux rondes par jour, très proche des enfants comme des adultes, disponible en cas de problème, il ira jusqu’à assurer la psychothérapie d’une partie de son personnel. Dans ses écrits sur l’École orthogénique, Bettelheim a, à maintes reprises, mis en lumière un point qui me semble essentiel : il a affirmé que l’enfant se sert de son intelligence pour créer ses symptômes et qu’il nous faut donc mettre à profit cette intelligence pour les résoudre. Bettelheim, dans Dialogue avec les mères, a pris soin de s’adresser aussi aux parents d’enfants « normaux », soulignant l’importance de reconnaître les points positifs de l’enfant plus que d’accorder trop d’attention aux problèmes que posent leurs petits, car le risque est d’oublier de les créditer de l’intelligence qu’ils ont déployée pour créer ces problèmes.
Composer avec tout ce que présente la personnalité d’un individu, et non contre, ou encore avec ce qui est « acceptable » (pour un parent), voilà une méthode pleine d’ambition (et d’amour de l’humain) compte tenu des cas difficiles exposés dans ses œuvres. Notre « père du traitement ré-humanisant » pose l’éducation comme un axe majeur dans la vie de ces enfants dits « fous ». Aussi, si l’interprétation des rêves est la voie royale d’accès à l’inconscient, la psychanalyse est, aux yeux de Bettelheim, la voie royale de la réforme de l’éducation. Il était intimement convaincu que l’éducation joue un rôle déterminant dans la guérison d’un enfant gravement perturbé. Aussi, il affirma que le traitement de ce dernier, dans un milieu institutionnel n’est achevé qu’à partir du moment où celui-ci non seulement réussit en classe, mais veut apprendre par lui-même et prend plaisir à apprendre..
Bettelheim accordait une très grande importance, dans ses traitements appliqués, à la lecture d’une part, mais aussi à la place du jeu (exutoire pour les émotions) dans la vie de l’enfant, activité qui selon lui, aussi ludique soit-elle, résulte d’une occupation très sérieuse puisqu’elle apparaît comme la voie par laquelle l’enfant accède à son identité. Il réfute l’idée d’un ordre systématique imposé à l’enfant, soulignant l’importance de faire réaliser au jeune, par lui-même, les bienfaits et avantages d’une telle situation, dans le but de le doter du besoin d’organiser raisonnablement sa vie intérieure. .
De même, Bruno Bettelheim révèle, dans une de ses œuvres, la conception qu’il a de la discipline. Il en consacre tout un chapitre dans lequel il marque la différence (souvent confuse) entre discipline et punition. Pour lui, la discipline (terme se rapportant à l’origine à « disciple », ou « élève ») permet d’éduquer l’enfant en libérant ses énergies, de manière à ce qu’il puisse se développer efficacement par ses propres moyens. Elle a de ce fait pour heureuse conséquence d’améliorer les relations parents-enfants : « Il y a une différence énorme entre acquérir la discipline en s’identifiant à ceux que l’on admire (les parents) et être soumis de force à une discipline excessive [...] Quant à la punition, elle peut évidemment contraindre l’enfant, mais elle ne lui apprend pas à s’autodiscipliner » (1). L’amour ne suffit pas - Le traitement des troubles affectifs chez l’enfant est un des livres fondamental de Bettelheim tout aussi poignant. Il y expose la méthode suivie qui donne accès aux enfants, à travers des activités précises, choisies et quotidiennes, à des relations personnelles et donne l’expérience de la maîtrise des tâches autrefois évitées ou conduisant à l’échec : « Au cours de ce livre, en montrant comment aborder avec l’enfant les événements quotidiens, petits et grands, à mesure qu’ils se produisent, nous espérons souligner quelques-uns des éléments qui doivent être ajoutés à l’amour pour qu’une éducation soit réussie, et cela, dans le cadre de l’environnement complexe d’aujourd’hui. Les conditions de la vie moderne ont rendu bien plus difficile aux parents la tâche de créer un cadre qui satisfasse à la fois leurs besoins légitimes et ceux de leurs enfants. C’est pourquoi l’amour seul n’est pas suffisant: il doit être étayé par les efforts délibérés des parents » (2). On doit également à Bettelheim d’avoir re-diagnostiqué l’autisme et de le dissocier dorénavant du délire. D’une déficience organique, génétique ou chimique, il définit l’autisme plutôt comme « un accident dans le développement émotionnel » (Nina Sutton, journaliste écrivain, relate dans son livre Bruno Bettelheim-une vie, l’impact de la jeune Patsy, « autiste » de sept ans, dans la conception de Bettelheim). Bettelheim établit le rapprochement entre son expérience vécue dans les camps de concentration et l’état de ces enfants pour lesquels « la situation extrême », c’est de vivre à l’intérieur une « angoisse écrasante ». Loin de rendre responsable l’attitude maternelle à un comportement autistique, pour Bettelheim ce qui produit l’autisme c’est la réaction spontanée de l’enfant à l’attitude maternelle. Et si d’un regard extérieur, ce comportement est perçu tel un dérèglement de la communication avec l’Autre, d’un point de vue intérieur, cette perturbation est le fruit d’une angoisse si lourde qu’elle devient panique et agressivité, puis inaction et insensibilité. Bettelheim, en proposant sa méthode d’apprentissage intellectuel dans l’éducation des jeunes autistes, en devient le précurseur. Un point me semble très intéressant : il s’agit de l’observation des enfants de l’École orthogénique dans leur milieu d’apprentissage appliquée de façon rigoureuse. Bettelheim en déduit que le comportement exagéré des enfants perturbés nous révèle la manière dont les enfants normaux apprennent. C’est à mon sens une constatation de poids. Bettelheim partait de ce principe que, si les pédagogues peuvent venir en aide aux enfants perturbés en adaptant les programmes d’enseignement et les méthodes pédagogiques, il doit leur être possible d’affiner leur démarche à l’égard des enfants normaux. Soutenir un Moi qui avait cessé de fonctionner, souvent depuis des années, avant leur admission à l’École orthogénique, voilà une des fonctions majeures du personnel éducatif et enseignant auprès des enfants.
Empathie, observation, confiance, compréhension, connaissance de soi, adaptation, implication totale … autant de qualifications essentielles à l’honneur au sain de l’Ecole orthogénique, structure rigoureusement soignée et pensée dans le souci et en faveur du traitement des enfants de ce lieu (Un lieu où renaître est un remarquable et saisissant ouvrage qui témoigne de cette implication méticuleuse tant dans le cadre de l’environnement que dans la qualité du personnel éducatif et enseignant).
Je dois dire qu’à l’étude si captivante et bouleversante de la vie, de la pensée et des œuvres de Bruno Bettelheim, j’étais interpelée et curieuse de connaître et de comprendre les raisons de son suicide. Je me plais à retenir l’explication donnée par Odile Odoul, qu’elle envisage comme un acte de liberté conforme à ses convictions: « Il s’est suicidé peut-être justement parce que, avec le grand âge et l’affaiblissement physique, cette faculté de penser librement lui était retirée […] Il s’agit moins d’un acte de désespoir que du courage d’aller au bout de ses principes de vie » (Bruno Bettelheim est mort, Agora, juin 1990, page 89) (3). Bien qu’il ait été controversé après sa mort, Bettelheim est un homme qui a conquis une dimension humaine avec ses qualités et ses défauts, mais de tout son être. Touchant et émouvant, révoltant et frustrant pour d’autres, Bruno Bettelheim est en tout cas un personnage hors du commun dont l’œuvre remarquable suscite un vif intérêt.


(1) Bruno BETTELHEIM, Parents et enfants - Pour être des parents acceptables (compilation de cinq ouvrages), éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1995, page 863.
(2) Bruno BETTELHEIM, Parents et enfants - L’amour ne suffit pas. Le traitement des troubles affectifs chez l’enfant, (volume de cinq ouvrages), éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1995, page 457.
(3) http://agora.qc.ca/thematiques/mort.nsf/Dossiers/Bruno_Bettelheim



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