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Petit bout de la pensée de C. G. JUNG à travers mes yeux

Publiée le 3 février 2012, 13:08

C’est avec un très grand intérêt et plaisir que je me suis plongée dans les œuvres de Jung. Si Freud est le père de la psychanalyse, si Adler fut le précurseur de la psychologie individuelle, c’est à Jung que l’on doit la naissance de la psychologie analytique (qu’il appellera plus tard la psychologie complexe), dite aussi la psychologie des profondeurs (l’individu plonge dans les abysses de l’inconscient). Inconscient collectif, archétypes, dynamique de l’autonomie des complexes, associations et symbolisations, individuation, image de Dieu, alchimie … Jung offre une étude captivante à son lecteur.
Il me semble incontournable de relever le côté « spirituel » que ce brillant analyste dégage au travers du principe d’individuation, processus d’évolution, quête de la réalisation de l’être dans la « Totalité, le Tout », cheminement vers l’accomplissement de soi-même, réalisation de son Soi. Le Soi revêt alors la part divine en l’humain. « En définitive, toute vie est la réalisation d'un tout, c'est à dire d'un soi, raison pour laquelle cette réalisation peut être appelée individuation » (1).
Le processus d'individuation se révèle dans un premier temps par l'unification (l'individu est « un » : ce processus décrit l'unification de la personne). Dans un second temps, le sujet devient un individu quand il prend conscience de son originalité, de tout ce qui le caractérise en tant qu'être différent des autres. Enfin, la troisième étape de l’individuation concerne la restitution au groupe par la créativité (en développant sa personnalité individuelle, l'individu se différencie des autres. Il se sépare de la norme, s'oppose à la société et aux valeurs collectives.
Par sa créativité, le sujet laisse émerger ses propres valeurs, positives et utilisables par la collectivité, connectant ainsi l’élan individuel et personnel à l’élan universel). Plus que de traiter le thème de la foi en une religion (dont il eut l’empreinte dans son éducation), Jung touche par ces écrits le sujet de ce que j’appelle la foi en soi, induisant par là même la notion de croire en soi, et donc de connaître en qui (au travers du processus d’individuation) avoir foi.
En cela Jung répond au « connais-toi toi-même » de Socrate. Et bien que « l’homme mystique » en Jung fût déprécié par les freudiens, je rejoins volontiers son attirance vers la sagesse de la vie, cette quête du Soi, concept auquel je suis particulièrement sensible. C’est avec humilité et optimisme qu’il écrit que « malgré toute l’incertitude, je ressens la solidité de ce qui existe, et la continuité de mon être, tel que je suis […] La vie est le sens et le non sens, ou elle possède sens et non sens. J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille » (2) : Jung résume clairement sa pensée qui invite le lecteur, dans le contexte de l’histoire de l’humanité, à revenir à l’essentiel, à replacer la dynamique du sens afin qu’elle anime la vie de chacun, « sens » qui lui est cher, et dont il appellera le Soi, l’archétype.
Dans l’acheminement de cette rencontre avec le Soi, Jung donne au Moi (personnage central du voyage) des partenaires indispensables bien qu’encombrants, dont la persona, l’ombre, l’anima, l’animus (des aspects, tant positifs que négatifs, de ces archétypes, se dégage une structure bipolaire où la confrontation met en jeu la structure de l’équilibre psychique). "Ma vie" est un récit généreux d’expériences personnelles que l’auteur a vécues (riches en souvenirs, en rêves), or l’expérience est pour Jung une base essentielle qui guide l’Homme au cœur de la vie. « Il ne faut pas penser, il faut croire » lui dit un jour son père (pasteur), ce qui amena Jung à penser en son fort intérieur : « Non, il faut faire l'expérience et savoir ». Ainsi, de l’expérience il en fera son maître mot. Personnellement, j’ai souvent souligné au court de ma vie l’importance « d’éprouver » les choses : éprouver c’est pour moi ressentir, « mettre en preuve », faire l’expérience, tant dans son corps que dans la pensée.
C’est une des raisons pour laquelle la pensée Jungienne m’a fort intéressée. Jung met en évidence un chemin d’expérience plus qu’intellectuel, dans l’accès à l’anima/animus par exemple, un chemin d’expérience dans la reconnaissance de l’autre en soi, à la rencontre de l’inconscient collectif. On le constate dans ses œuvres, Jung se démarque radicalement de ses confrères à plusieurs niveaux. Si la présentation de l’inconscient que donne Freud apparaît comme réduite à n’être qu’un réservoir pulsionnel, une cuve de ce que la conscience refoule, teintant le concept d’inconscient d’une noirceur peu laudative, Jung, lui, par sa théorie de l’inconscient collectif, adjoint à l’inconscient « personnel ou individuel » un potentiel de richesse, réceptacle de la sagesse des mythes, refuge d’un savoir hérité du fond des âges.
Si les outils qui permettent l’exploration des différentes strates de l’inconscient sont les rêves, Jung diverge cependant de Freud en ce qu’il relie les images, les faits et les protagonistes de la scène onirique aux mythes, aux légendes, aux contes de fées, et tente de les mettre en relation avec la vie personnelle du patient. La différence se manifeste dans ce que les rêves sont, pour Freud, l’énergie de la causalité, or pour Jung, ils sont l’énergie de la finalité. Mais revenons au concept de l’inconscient que Jung révise de manière plus positive que son confrère. Il positionne et centre les « acteurs » (archétypes) vers « la conquête du Graal » (individuation).
Ainsi, et de façon imagée, la persona (masque social), dans une dynamique horizontale, joue le rôle d’un pont entre le Moi et l’extérieur. Avec l’ombre (représentant l’éternel antagoniste, et symbolisant la totalité de l’inconscient), commence une descente verticale vers les profondeurs de l’inconscient. Cette première descente, bien que déstabilisante et régressive pour le Moi, donne à l’individu d’acquérir son propre reflet. Puis l’anima/animus (archétypes sexuels) plongent le sujet au cœur de l’inconscient collectif, et offrent, une fois intégrés, de se révéler à soi-même.
Le Moi, dans ces confrontations, est soumis à l’utilisation de sa conscience. Selon Jung, il faut qu’ait lieu la conjonction des opposés, et c’est par la conscience qu’a lieu la réunion de ces oppositions. Jung introduit ce qu’il nomme la fonction transcendante qui est en relation avec la détermination et la volonté du sujet, et s’exerce dans des directions qui divergent dans le but de les réunir. Elle crée une osmose entre le conscient et l’inconscient. C’est une fonction « conciliatrice » indispensable dans la traversée tumultueuse vers la réalisation de Soi. Le concept d’individuation m’apparaît comme une sorte de guide novateur qui permet de relier le Moi au Soi, de mourir en quelque sorte pour renaître à Soi. « La clarté ne naît pas de ce qu’on imagine le clair, mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur » disait Jung, soulignant l’importance de plonger dans l’abysse de notre inconscient, car c’est à partir de ces profondeurs que croît et se développe la personnalité. Il y a une légende mésopotamienne qui raconte l’épopée de Gilgamesh. C’est une jolie illustration de la psychologie analytique de Jung. À la lecture des ses œuvres, est toute aussi essentielle l’idée première que Jung se fait de la notion de croissance et de son impact dans la vie. Il souligne ce goût de croître qui l’habite en écrivant : « La vie m'a toujours semblé être comme une plante qui puise sa vitalité dans son rhizome » (3) . En ce sens Jung est un mélioriste, et je dois dire que cet aspect dans sa pensée me séduit. Un autre point qui m’a fort plu est la relation qu’à Jung avec la nature, et l’observation qu’il en fait : son intuition puise dans ses sens aiguisés par l’attention qu’il manifeste à l’égard de la nature, à la fois si bienveillante, riche et féconde qu’indomptable et angoissante. Cette sensibilité face à la nature est, à mon sens, importante dans l’évolution et l’accomplissement de l’Homme.
De la découverte de l’inconscient, Freud en est le précurseur. Par là même, et de façon générale, il a ouvert l’accès à des issues, trouvé des clefs, donnant libre accès aux avis dissidents et laissant le soin à ses successeurs d’ouvrir d’autres portes, avec différentes clefs. En réfléchissant l’inconscient collectif, Jung a poussé la porte qui permet à l’individu de rencontrer son humanité et d’y participer, et dont le langage est celui du symbole. À partir des années trente, notre analyste « instinctif » décide de mettre en lumière une autre voix qu’il « pressent », celle de l’alchimie.
D’une analyse freudienne « passive » attachée à rechercher et à situer dans l’enfance les causes des maux des patients, Jung propose une psychologie analytique « active », centrée dans une perspective finaliste, visant la réalisation de la conscience du Soi. Tendre vers le meilleur de soi … La perfection n’est pas dans l’homme mais dans son intention à le devenir. Le chemin plus que le but prend toute son importance.

(1) C.G. JUNG, Psychologie et Alchimie, édition Buchet/Chastel, 1970, page 291.
(2) C.G. JUNG, Ma vie, Paris, édition Gallimard, 1973, pages 563 et 564.
(3) C.G. JUNG, Ma vie, Paris, édition Gallimard, 1973, page 27.



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